Accueil > Conseils et orientation > « Thinking like a lawyer » : rencontre avec le directeur de l’école de droit de Science po

« Thinking like a lawyer » : rencontre avec le directeur de l’école de droit de Science po

« Thinking like a lawyer » : rencontre avec le directeur de l’école de droit de Science po

Le 30 septembre 2009, « Science Po Paris » annonçait l’ouverture de son Ecole de Droit. Christophe Jamin, Professeur agrégé des facultés de droit et directeur de l’institution, est un membre fondateur. Il revient sur la création de l’établissement (1).

 

Le Petit Juriste : Est-ce un projet que vous nourrissiez depuis longtemps ?

Professeur Jamin, directeur de l'école de droit de Science po
Professeur Jamin, directeur de l’école de droit de Science po

Christophe Jamin : C’est en effet une idée que j’ai adoptée il y a plusieurs années. À l’origine, je suis un pur produit de l’Université française. Cependant, j’ai effectué une partie de mon cursus dans une université anglophone, au  Canada – l’Université de McGill –, dans laquelle j’ai enseigné en 1986. Cette expérience canadienne fut décisive dans mon parcours. La découverte de leur culture académique m’a profondément marqué. Leur vie collégiale était très dense ; quant au plan pédagogique, j’y trouvais un enseignement par groupes restreints, où les élèves débattaient naturellement avec les professeurs. Cette méthode, dit socratique, éveilla mon intérêt. Enfin, leur discours doctrinal était complètement différent. Il me semblait plus critique, plus ouvert aux sciences non-juridiques, plus dense intellectuellement. Cela tranchait avec les traditions françaises, qui sont davantage dogmatiques et font des sciences non-juridiques de simples « sciences annexes ».

Dès cette époque, j’ai voulu réaliser en France un projet qui s’inspirerait de cette expérience canadienne. Lorsque j’étais professeur à Lille 2, je fis mon possible pour sensibiliser le public à la culture anglo-saxonne. Et malgré de sincères efforts, j’eus la sensation que cet exercice avait ses limites dans le contexte universitaire français.

Ainsi, rejoins ensuite par d’autres collègues – dont certains sont issus des facultés de droit –, je décidai de donner vie à ce projet, en dehors des facultés de droit.

 

LPJ : Quel souvenir gardez-vous de la création de l’école ?

CJ : Je garde un fort souvenir des 18 mois qui ont précédé l’ouverture de l’École de droit. Je repense notamment à la commission Jean-Michel Darrois, où se sont rencontrés praticiens, universitaires français ou étrangers, hauts fonctionnaires, juges, avocats, et bien d’autres corps de métiers. Ce fut une période jalonnée de rencontres, de discussions et de découvertes. Nous avons ainsi mûri notre réflexion sur les solutions pédagogiques que nous souhaitions apporter. C’est à cette occasion que Richard Descoing eut l’idée de créer une année « de césure », entre la première et la deuxième année (3).

 

LPJ : Votre méthode rompt avec l’enseignement traditionnel.

CJ : Nous voulions offrir une expérience nouvelle, tant d’un point de vue pédagogique, que doctrinal.

Ainsi d’un point de vue pédagogique, nous limitons la part d’apprentissage par les manuels. Si la théorie pure demeure fondamentale dans la formation du juriste, nous souhaitons replacer celle-ci dans un ensemble plus vaste, plus équilibré. Jérôme Franck l’affirmait déjà, « qui apprendrait le golf avec un moniteur de golf qui se contenterait de rester assis dans le vestiaire pour y analyser des journaux rendant compte de matchs de golf qui auraient été joués, par quelqu’un d’autre, plusieurs années auparavant ? » (2). Notre pédagogie s’attelle donc à mettre en pratique, un substrat théorique.

À ce titre, les cliniques juridiques ont un rôle important à jouer, elles permettent à nos étudiants, accompagnés de professionnels, d’être confrontés à la réalité du terrain. De même, l’année de césure à l’étranger permet d’approfondir leur  maturité intellectuelle à travers un stage pratique de plusieurs mois et la découverte d’une nouvelle culture académique.

Enfin, nous encourageons nos étudiants à participer à différents concours de plaidoirie en France ou à l’étranger. L’idée est d’éprouver leurs compétences techniques et orales dans le cadre de compétitions de haut niveau. Il s’agit donc d’en apprendre sur le droit mais encore, d’aller à la rencontre du droit, sur le terrain.

Enfin, notre pédagogie défend l’apprentissage des sciences humaines et sociales, au-delà du droit. Ces sciences dites « du dehors », jouent in situ un rôle essentiel. Et pour cause, la réalité pratique n’est jamais aussi « systémique » que la réalité théorique. En pratique, les juges sont sensibles à la portée de leurs décisions, ou encore aux contextes qui donnent du relief aux faits. Être capable de lire entre les lignes et percevoir les enjeux sous-jacents d’une problématique juridique est donc un véritable atout. Une culture éclectique favorise l’épanouissement d’une telle compétence.

 

LPJ : Vos étudiants issus des facultés de droit découvrent un nouvel univers

CJ : En général ils sont surpris et trouvent que notre enseignement et nos attentes sont complètement différents. Cela leur permet de reconsidérer un certain nombre de certitudes. Par exemple, il n’y a aucun cours magistral au programme. Que des séminaires en petits groupes. De même, ils ressentent généralement une plus forte proximité avec la pratique. Enfin, ils découvrent un discours davantage critique, en rupture avec une culture universitaire plus conservatrice. C’est une expérience tout à fait nouvelle pour eux.

 

LPJ : Votre pédagogie souleva quelques interrogations à l’époque (4).

CJ : En effet, notre méthode avait éveillé un certain scepticisme auprès du public. Nous nous sommes battus pour défendre notre projet. À ce titre, nous avions la chance d’avoir d’excellents ambassadeurs. Je pense à nos étudiants, dont plus de 80 % réussissent chaque année le concours de l’Ecole Nationale de la Magistrature. Quant à l’examen pour intégrer les CRFPA (5), le taux de réussite est de 90 %. Les trois anciens secrétaires de la conférence sont passés par notre école. Dans l’ensemble, nos anciens étudiants semblent s’épanouir professionnellement.

Après 7 années d’existence, les retours sont plutôt positifs. L’opinion commune a évolué. Les praticiens ont pris conscience que nos étudiants s’en sortent tout aussi bien que les autres, avec deux années de formation adaptée. De plus, de nombreuses universités – parfois prestigieuses, comme Harvard –, n’hésitent plus à envoyer leurs étudiants dans nos cuisines.

 

LPJ : Certains universitaires perçurent une offensive de « Science Po ».

CJ : Pourtant, il n’a jamais été question de donner des leçons à qui que ce soit, encore moins de concurrencer l’Université. Selon moi chaque institution choisit, librement, la méthode qui lui convient. Chacun peut s’inspirer des solutions proposées, ou choisir de ne pas le faire, et c’est très bien ainsi. Enfin, je n’avais aucune certitude lorsque je me suis lancé dans ce projet institutionnel. Je souhaitais réaliser un vieux rêve qui me tenait à cœur et que j’avais mûri. En revanche, j’avais de fortes convictions. Ces convictions – et les personnes qui m’ont soutenu –  m’ont permis d’aller au bout de ce projet. Gérer une telle institution est un défi de chaque jour. En un sens, les résultats de ces premières années m’ont aussi rassuré.

 

LPJ : Quels projets pour l’avenir de votre école ?

CJ : L’Ecole est une fabrique dont la philosophie est de demeurer sensible aux mouvements intellectuels ou pratiques à travers le monde. Donc nous avons de beaux projets oui, mais il y a toutefois, des secrets de fabrique… Je peux simplement dire que nous travaillons actuellement sur des micro-ajustements, qui pourraient, à terme, produire de grands changements.

 

LPJ : Qu’est-ce que cette expérience vous a apporté ?

CJ : Tout d’abord, j’ai pu réaliser un rêve vieux de 20 ans. Et puis, je pense que nous avons tous mûris, collectivement et individuellement. En ce qui me concerne, j’ai affermi mes convictions quant à la nécessité de ne pas trop en attendre du droit, de savoir le désacraliser. Il faut garder je pense un certain scepticisme intellectuel pour rester lucide quant à l’objet que l’on étudie. Le droit est finalement un outil vivant, mouvant. Le bon juriste doit savoir se réapproprier le droit. Pour ces raisons, l’idée d’un « Droit » me semble de plus en plus énigmatique.

 

LPJ : Un dernier mot pour la fin?

CJ : Longue vie au Petit Juriste !

 

            Propos recueillis par Josué DIAGATHE.

 

(1) Pour davantage de précisions sur la création de l’Ecole de Droit, découvrez le livre « La cuisine du droit, L’Ecole de Droit de Sciences Po : une expérimentation française » écrit par Christophe Jamin – Prix Olivier Debouzy 2013 ; 280 pages – Paru en juin 2012

(2) J. Frank, « What Constitutes a Good Legal Education? », 19 American Bar Association Journal 723, 725 (1933).

(3) Dans l’Ecole de Droit de Science Po, la première année correspond au niveau « Master 1 », la seconde, au niveau « Master 2 », l’année de césure se déroule en dehors du cursus.

(4) En effet, l’Ecole de droit propose un cursus diplômant sur 2 années -si l’on décompte l’année de césure-, alors que les facultés de droit traditionnelles proposent un cursus diplômé de 5 années.

(5) CRFPA : Centre de formation régional à la profession d’avocat.

 

 

Partager
  •  
  •  
  •  
  •  

ça peut vous intéresser

image

A CHACUN SA FAÇON DE RÉVISER LE CRFPA !

  Une équipe d’enseignants connus et reconnus spécialisée dans la préparation au concours à  l’examen ...

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *