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Statistiques de la délinquance : attention, à utiliser avec précaution

Statistiques de la délinquance : attention, à utiliser avec précaution


La nuit du Nouvel an entraîne toujours son lot de véhicules brulés. Cette année, le Ministère de l’Intérieur en a comptabilisé 1193, ce qui a suscité une vive polémique entre l’opposition et le gouvernement. Effectivement, la publication des statistiques de la délinquance est souvent l’occasion pour la première de pointer les défaillances de la politique criminelle mise en place par le second. Pourtant, les statistiques de la délinquance, si elles sont utiles, sont loin d’être Parole d’Évangile et doivent être utilisées avec moult précautions.


 

L’efficacité d’une politique criminelle se mesure d’abord par l’évaluation statistique de la délinquance, c’est à dire la comptabilisation des infractions commises dans un espace et une durée donnés. En France, c’est certainement l’Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales qui fournit l’information statistique la plus intéressante en ce qu’il mesure la délinquance aux stades policier, judiciaire et pénitentiaire. Néanmoins, à celui qui entreprend d’analyser ces statistiques et d’en tirer des conclusions, il faut en rappeler les nombreuses limites.

Le chiffre noir de la délinquance

 

Chaque entreprise statistique de grande ampleur a sa part d’incertitude : la mesure de la délinquance plus que d’autres, par cette raison que la délinquance a une nature intrinsèquement occulte. Il n’est pas possible de mesurer la délinquance réelle car de nombreuses infractions ne sont jamais portées à la connaissance des forces de police, par exemple parce que la victime n’a pas porté plainte. Cet écart entre la délinquance mesurée et la délinquance réelle, c’est le chiffre noir. Ainsi, les statistiques pénales minorent fatalement la délinquance réelle. Pour y remédier, plusieurs systèmes peuvent être envisagés comme les enquêtes de victimisation qui consistent à sonder les individus pour savoir s’ils ont déjà été victime d’une infraction… ou plus étonnant, les enquêtes d’autoconfession qui consistent à enquêter auprès des individus en leur demandant s’ils ont déjà commis des infractions.

L’effet déformant des statistiques pénales

 

En plus de revêtir une part d’incertitude, les statistiques pénales présentent le risque de déformer l’information. Un exemple permettra de le comprendre. Dans un espace donné, pendant un mois, les forces de police font preuve d’une relative passivité. Le mois suivant, au contraire, elles décident de s’investir pleinement et efficacement dans la recherche et la lutte contre la délinquance. Or, quand on cherche, on trouve : le nombre d’infractions décelées sera nécessairement plus élevé. Paradoxe : les deux mois comparés, on aura l’impression que la délinquance a augmenté, et donc que la police a été moins efficace lors du deuxième mois… alors que c’est exactement le contraire. Ce qu’il faut en retenir, c’est que les statistiques pénales n’ont de sens que comparées sur le long terme.

 

La tentation des politiques actuarielles

 

Parfois, certains systèmes se risquent à transformer les statistiques de constatation de la délinquance en statistiques de prédiction. Ainsi, il deviendrait possible de prévoir la commission d’une infraction. De la science-fiction, comme dans le film de S. Spielberg Minority Report ? Plus maintenant puisque certaines villes des Etats-Unis en font l’expérience. Effectivement, Los Angeles ou encore New York se sont dotés d’un logiciel stupéfiant nommé PredPol (predictive policing) : grâce à une base de données recensant les infractions passées, une formule mathématique secrète permet de calculer où et quand une infraction va se commettre et d’aiguiller ainsi les forces de police. Fort de son succès (le système aurait contribué à faire chuter de 33% les agressions dans la Cité des Anges*), PredPol a traversé l’Atlantique puisque la police du Kent, au Royaume-Uni teste ce logiciel depuis le 10 décembre. Si c’est encore une première en Europe, ce procédé pourrait être étendu à d’autres pays comme la France. Cette technologie pose néanmoins questions. Peut-on vraiment prendre le risque de confier à un ordinateur le soin de prédire la délinquance ? Se risquera-t-on un jour à appréhender et condamner un individu simplement parce qu’un algorithme aura prédit qu’il commettrait une infraction dont-il ne s’est pas encore rendu coupable ?

Eliaz Le Moulec

 

 

Références :

 

Le Monde : http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2013/01/04/lelogiciel-qui-predit-les-delits_1812195_3222.html

Pour aller plus loin :

 

– Rapport annuel « La criminalité en France » de l’ONDRP consultable enligne.

http://www.inhesj.fr/fr/ondrp/les-publications/rapports-annuels/8

– Site internet de l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (onglet ONDRP).

http://www.inhesj.fr/fr

– Statistiques du Ministère de la Justice.

http://www.justice.gouv.fr/budget-et-statistiques-10054/

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