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(Sur)vivre en Erythrée : de la dictature érythréenne à l’esclavage du Sinaï

(Sur)vivre en Erythrée : de la dictature érythréenne à l’esclavage du Sinaï

Il est très fréquemment parlé de la Corée du Nord ou de l’Iran pour illustrer les États totalitaires, autoritaires ou dictatoriaux. Il existe pourtant un Etat en Afrique, dans lequel les droits fondamentaux sont mis à néant. Il s’agit de l’Érythrée(1) . Les exactions commises contre les Érythréens ne s’arrêtent pas uniquement à l’intérieur des frontières de leur pays. Ses nationaux fuyant le régime répressif pour rejoindre les pays limitrophes et occidentaux sont confrontés à un autre danger, laissés entre les mains de personnes mal intentionnées: les passeurs de migrants ainsi que les touaregs du désert du Sinaï en Égypte qui pratiquent séquestration, esclavage et tortures des érythréens avec demande de rançons auprès des familles des personnes détenues.

Le régime érythréen : entre insécurité, violence et dictature

L’Érythrée a été qualifiée de diverses manières dont de « dictature la plus sanglante d’Afrique »(2) ou encore de « Corée du Nord de l’Afrique »(3). Léonard Vincent a souligné les carences institutionnelles et humanitaires de l’État mettant en exergue son caractère dictatorial(4). Cette politique autocrate de l’Érythrée a pour seul mérite de dévoiler l’atrocité des crimes commis. En effet, dans ce pays considéré comme un camp de travail de 5 millions d’habitants, le gouvernement répressif et oppressif élabore toutes sanctions pour effrayer sa population.
A la tête de ce pays méconnu, Issayas Afeworki concentre tous les pouvoirs. La véracité du Président à l’encontre de sa population mais également de la méfiance envers les instituions internationales vient du combat qu’il mène depuis l’indépendance du pays en 1992. Après 30 ans de guerres civiles contre l’Éthiopie, l’homme de la résistance érythréenne, après être devenu un symbole militaire, devient le chef de l’État.

Arrivé au pouvoir, de premières protestations éclatent à l’encontre du leader et les revendications se concrétisent par une répression. Les tensions avec l’Éthiopie restent toujours intactes, provoquant en 1998, la « Guerre des frontières ». Après près de 80 000 morts des deux cotés, et une faillite politique, le Président Afeworki est désavoué par ses collaborateurs ce qui entraine arrestations, disparitions forcées ainsi que des assassinats d’opposants à l’étranger. Malgré un processus de démocratisation lancé en 1997 avec l’adoption d’une Constitution, la pratique des institutions est plus nuancée : suppression de nombreuses libertés, interdiction des partis politiques, régime de partis uniques, absence d’indépendance de la justice, prisonniers d’opinion, inexistence de la liberté de la presse et des syndicats ainsi que des détentions arbitraires. En ce sens, le Haut Commissariat des Nations Unies au Droit de l’Homme dans son rapport du 8 juin 2015 a dénoncé «des violations des droits de l’homme systématiques et étendues», perpétrées par le gouvernement, et d’éventuels crimes contre l’humanité.

La situation actuelle n’est donc pas favorable à la population érythréenne. Dans un contexte de conflit permanent, le service militaire est obligatoire et illimité pour hommes et femmes. D’abord entrainé dix huit mois dans un camp disciplinaire dans lequel des viols de jeunes femmes ont été constatés, les jeunes militaires sont ensuite affectés dans un des 314 camps de travail de l’Etat.
Face à ces situations d’extrêmes violences et de négations des droits, le Conseil de Sécurité des Nations Unies a sanctionné l’Érythrée non pas dans sa politique intérieure mais dans le rôle que joue la dictature dans cette région de l’Afrique. C’est ainsi qu’a été adoptée la résolution 1907 du 23 décembre 2009 condamnant l’Érythrée à un embargo complet sur les armes, pour le non-respect de la résolution 1862 concernant le différend frontalier avec Djibouti et pour son soutien aux islamistes en Somalie. A ceci s’ajoute la résolution 2023 du 6 décembre 2011 condamnant les actions de l’Erythrée nuisant à la paix et à la sécurité dans la Corne de l’Afrique.

Instabilités gouvernementales, sanctions internationales, il convient de préciser que cet État est également encadré par des obligations régionales couvertes par la Charte Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples du 27 juin 1981, laquelle a été ratifiée par l’État érythréen le 14 janvier 1999. Malgré la protection régionale pourtant plus efficace que les protections internationales, il reste de graves carences tant politiques que juridictionnelles dont la plus flagrante est l’impossibilité de sanctionner le totalitarisme du régime. En effet, et comme c’est le cas en Érythrée, la plupart des régimes politiques sont « incompatibles » avec les valeurs et l’esprit de la Charte. Ces régimes, caractérisés par les violations régulières des droits de l’Homme, sont peu enclin à favoriser la protection des libertés. Avec cynisme, les États africains dictatoriaux exécutent leurs obligations internationales par l’acquittement des contributions financières, l’adoption de mesures législatives internes exigées par le droit international ou encore en exécutant de bonne foi les recommandations et décisions. La réalité du terrain n’est pas celle souhaitée par les textes(5). Néanmoins, face à la réticence politique, les institutions régionales parviennent à condamner le non respect des stipulations de la Charte. C’est en ce sens que l’Érythrée a été sanctionnée par la Commission Africaine en considérant que la détention au secret et sans inculpation d’anciens fonctionnaires du gouvernement Érythréen est une violation de l’article 6 de la Charte consacrant le droit à la liberté et la sécurité des personnes(6) .

Face aux violences constantes à l’intérieur de l’Etat, de très nombreux Erythréens ont décidé de fuir. Depuis 2004, sur les 5 millions d’habitant, 1/5 de la population s’est évadé des camps de travail vers le Soudan ou l’Ethiopie. Il n’est pas à éluder l’hypothèse que ces données soient sous estimées car si les Nations unies considèrent que chaque mois 5000 personnes quittent l’Érythrée, ces chiffres ne prennent en compte que les Érythréens enfuis des camps de réfugiés en Éthiopie et au Soudan or une grande part de la population ne s’enregistre pas pour ne pas être repérée par le gouvernement(7). Cette fuite vers l’extérieur n’est toutefois pas synonyme d’espoir car très vite cette population en quête d’avenir se retrouve dans un autre enfer : le trafic d’humain dans le désert du Sinaï.

D’un cauchemar à un autre : un business des touaregs

Un documentaire a mis en exergue cette fuite vers des pays dits plus « sûrs » et a permis de pointer du doigt d’importantes violations de toutes les conventions de protection des droits de l’Homme. Ce documentaire, « Bienvenue en Barbarie » de Delphine Deloget et Cécile Allegra montre la vie de Germay Berhane, 23 ans, jeté pour la première fois dans une maison de torture au nord du désert du Sinaï en mars 2013 : « Ils ont ouvert la porte de la prison. J’ai vu dix personnes enchaînées, debout, face contre le mur. Par terre, il y avait un garçon qui n’arrivait plus à se relever. Son dos n’était que chair et os à vif. Et cette odeur de sang, d’excréments… Une odeur de mort. » . Germay a été une victime d’Abu Omar, tortionnaire de la péninsule égyptienne, tout comme de nombreux Érythréens qui ont souhaité retrouver la paix en fuyant leur pays. Le documentaire met en lumière l’exode massif de la population érythréenne au risque de séquestrations et tortures organisées, menaces de mort et de chantages aux parents des victimes pour leur extorquer les derniers moyens financiers qu’il leur reste(8).

Ces individus qui n’hésitent pas à pratiquer la traite d’être humains n’agissent pas dans l’impunité. Une pléiade de textes internationaux sanctionne ces exactions. De nombreux d’entre eux sont opposables à de tels agissement comme la Convention conte la torture et autres peines ou traitements cruels inhumains ou dégradants, adoptée le 10 décembre 1984 sous l’impulsion des Nations unies, texte complété par un protocole facultatif voté par l’Assemblée Générale de l’ONU le 18 décembre 2002. Cette convention oblige les États parties à prendre toutes mesures concrètes afin d’empêcher la torture à l’intérieur de leurs frontières et en interdisant de renvoyer dans leur pays d’origine des personnes qui risqueraient d’y être torturées. Un autre texte peut faire échos à la Convention de lutte contre la torture : la Convention relative à l’esclavage du 25 septembre 1926 complétée par la Convention relative à l’abolition de l’esclavage de 1956 réprimant le travail forcé, l’esclavage, la servitude pour dette, le servage et le mariage forcé.

Plus généralement, il est question de l’interdiction de la traite des êtres humains : la traite des êtres humains est une atteinte, sinon la plus importante aux droits de l’Homme. La principale difficulté quant à la lutte de ce phénomène est qu’il s’agit d’un phénomène transnational, et une coopération efficace Égypte et Érythrée est essentielle. Toutefois, comme il l’a été démontré, la politique internationale de l’État en question est plus que contredite. En réponse à l’incapacité des États à agir seuls, les Nations Unies à travers le Conseil de droits de l’Homme a tenté de trouver des solutions durables pour éradiquer ce fléau. La traite prend plusieurs formes : exploitation à fin de prostitution et des autres formes d’exploitation sexuelle, travail forcé, servitude domestique, exploitation de la mendicité, trafic d’organes entre autre et qui s’accompagne souvent de violences physiques ou psychologiques. Cette traite est encadrée en particulier par le Protocole de Palerme(9). Cette convention est d’autant plus importante car elle concerne le trafic de migrants. Au demeurant, au titre de l’article 3 le trafic illicite de migrants désigne « le fait d’assurer, afin d’en tirer, directement ou indirectement, un avantage financier ou un autre avantage matériel, l’entrée illégale dans un État Partie d’une personne qui n’est ni un ressortissant ni un résident permanent de cet État ». Cette stipulation semble de prime abord concerner expressément les passeurs de migrant mais dans le cadre des Erythréens dont il a été demandé une rançon en échange de la liberté de leur proche, cette Convention semble pouvoir avoir un intérêt étant donné qu’il y a un trafic d’individu moyennant le versement de somme.

La problématique à toute éventuelle condamnation des passeurs ou touaregs est qu’il est très difficile de trouver un lien de rattachement à l’État et l’individu. En effet, cette zone du Sinaï est le carrefour de rencontre entre Daech, les rebelles libyens ainsi que toutes les autres mouvances islamistes du Proche et Moyen Orient. Ainsi l’État égyptien n’a que très peu de possibilités pour agir contre ces exactions. Bien que la Convention interdise toutes pratiques de la torture même par des non nationaux, le souci majeur de son application est celui de l’identification des auteurs puis de leur interpellation.

L’objectif pour tous les Érythréens est de fuir ce pays dans lequel il existe une annihilation de la personne en tant qu’être humain. En ce sens, la fuite, pour les plus chanceux est de rejoindre les camps de réfugiés en Éthiopie ou au Soudan ainsi qu’en Libye. A partir de là, il y a l’espoir de rejoindre l’Italie, l’Angleterre puis la France dans lesquels leur situation sera étudiée au regard des droits nationaux.

1)Jeangène Vilmer Jean Baptiste, « Erythrée, un naufrage totalitaire », PUF, 2015, 224 pp.,
2)Mari Jean Paul, « la dictature la plus sanglante d’Afrique », Nouvel Observateur le 19 janvier 2012, disponible sur http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20120120.OBS9350/l-erythree-dictature-la-plus-sanglante-d-afrique.html
3)Massiot Aude, « L’Erythrée, Corée du Nord de l’Afrique », 16 juin 2015 http://www.liberation.fr/planete/2015/06/16/l-erythree-coree-du-nordde-l-afrique_1331029
4)Léonard Vincent « Les Erythréens », Editions Rivage, 2012
5)Providence NGOY Walupakah, La Cour Africaine des droits de l’Homme et des Peuples: le problème du contrôle juridictionnel des droits de l’homme en Afrique, Mémoire Online, Université Catholique de Bukavu , 2007
6)Communication 250/02 – Liesbeth Zegveld et Musie Ephrem c/ Érythrée
7)Jeangène Vilmer Jean Baptiste, « Erythrée, un naufrage totalitaire », op. cit.
8)https://voyageenbarbarie.wordpress.com/
9)Protocole additionnel à la Convention des Nations unies contre la criminalité organisée visant à prévenir, réprimer et punir la traite des personnes, en particulier des femmes et des enfants du 15 novembre 2000

Mathias Nunes

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