Delvolvé quitte sa « chaire-scène »

 

 


 

 

Alors que la rentrée approche, le Petit Juriste propose à ses lecteurs de revenir sur un événement marquant de l’année universitaire 2009/2010 : le dernier cours de Monsieur Delvolvé. En présence de professeurs, de conseillers d’Etat, de sa famille et de ses nombreux élèves, anciens ou actuels, le Professeur a réjoui une dernière fois son public par un cours dont il a lui seul le secret.

 

 


 

 

Rien ne peut plus perturber le Professeur Delvolvé. Au crépuscule de son enseignement du droit administratif, il connaît par cœur son public ; il maîtrise à la perfection le droit qu’il professe ; il use du français d’un classicisme devenu rare. Alors qu’importe ! Qu’importe qu’en ce mercredi 12 mai 2010 ce soit la dernière, qu’importe qu’en cette dernière heure de cours il y ait plusieurs toges au premier rang, qu’importe que des dizaines de thésards soient venus écouter une dernière fois le maître… Qu’importe ! « Je sais pourquoi vous êtes si nombreux, débute-t-il son numéro faussement naïf, vous êtes impatient de connaître le dernier avis du Conseil d’Etat sur le sujet qui nous intéresse : l’ouvrage public ». Et Monsieur Delvolvé fit du Monsieur Delvolvé ; tant mieux : c’est ce que ses élèves viennent chercher toutes les semaines, c’est ce que ce supplément de public est venu voir une dernière fois. Marchant dans tous les sens, montant et descendant l’estrade, baissant le ton de sa voix, criant son désaccord, tapant du pied sa colère sur des marches en bois qui résonnent… Aucune note pour se souvenir du plan qui découle simplement ; aucun papier pour citer une quinzaine d’arrêts dans l’heure : jours, mois, années, consorts… Une seule fois il hésite mais on lui pardonne : c’est sur un arrêt de la Cour de Cassation qu’il bute. Il se rattrape, un brin mauvais perdant, sur cet arrêt « Baudon de Mony » dont il écorche le nom : « l’important c’est la particule s’énerve-t-il souriant ».

 

Fidèle disciple du doyen Vedel, Monsieur Delvolvé commença sa carrière à Toulouse. Il enseigne depuis 1981 à l’université Panthéon-Assas où il est devenu une véritable institution. Auteur prolifique (Les grands arrêts de la jurisprudence administrative, Le droit administratif, Droit public de l’économie …), les élèves retiennent surtout son génie pédagogique et ses cours magistraux qu’il mène d’une main de maître. L’éminent juriste ne cache pas sa foi en l’Eglise catholique, son admiration pour saint Thomas Moore et sainte Jeanne d’Arc, deux saints qui agirent dans la sphère publique avec succès, habileté et en ne reniant rien de leur foi. Le fort caractère du professeur a dû énerver certain : il en rit lui-même et raconte, alors qu’il remercie sa femme devant son dernier public, qu’un de ses collègues dit un jour : « Delvolvé, il est insupportable ; mais heureusement, il y a sa femme ! ». A l’Académie des Sciences morales et politiques, le fauteuil numéro 9 resté vacant depuis la mort de Jean Foyer, a trouvé en lui un digne occupant.

 

 

Pierre Dévolvé

 

 

Et Delvolvé dut conclure. Il le fit en citant Alphonse Daudet : dans l’un de ses contes, l’auteur narre le dernier cours en français d’un instituteur Alsacien, avant qu’un nouveau maître Prussien n’arrive sur ordre de Berlin. C’est un peu à cet Alsacien que Mr Delvolvé s’est identifié durant sa carrière : enseigner sa passion du droit mais aussi du français comme cet instituteur qui lors de son dernier cours se mit à « parler de la langue française, disant que c’était la plus belle, la plus claire ;  qu’il fallait la garder entre nous et ne jamais l’oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient bien sa langue, c’est comme s’il tenait la clef de sa prison ».

 

Et puisque rien n’est trop grand pour lui, il n’est pas mal venu qu’il cite pour finir Chateaubriand : il espère encore écrire pour pouvoir dire un jour  comme lui « mon monument est achevé ». Mais c’est surtout quand il parle de la mort que sa reprise de Chateaubriand est la plus belle et la plus audacieuse : « Il ne me reste qu’à m’asseoir au bord de ma fosse ; après quoi, je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l’éternité. » La multitude de roses jetées sur l’homme, les salves d’applaudissements sans fin et l’émotion des auditeurs ne signifiaient qu’une chose : « merci monsieur le Professeur ! »

 

Pierre Filhot de Chimbaud 

 

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